 |
De l'Action Terroriste Socialement Acceptable
Fondée par Annie Roy et Pierre Allard, l'ATSA - plus exactement l'Action Terroriste Socialement Acceptable - organise des manifestations artistiques engagées. Se préoccupant de l'homme et de sa planète, les deux artistes bousculent les habitudes des Montréalais en investissant, parfois illégalement, des lieux et en y proposant des happenings ludiques ou/et dérangeants.
Pourquoi avoir fondé l'ATSA ?
Nous, Annie Roy et Pierre Allard, avons fondé l’ATSA en 1997 en réponse à deux nouvelles qui montraient bien l’absurdité de l’écart de la répartition des richesses :
Les milliards de profits affichés par les banques côtoyaient le besoin de 108 paires de bas par jour d’une maison accueillant les itinérants. Cela nous a inspiré « La banque à bas la banque », structure de poêles de cuisine formant un guichet de vêtement chauds. Nous avons déposé cette structure devant la Place des arts, illégalement, et avons suffisamment alerté les médias pour légitimer toute l’action. Notre action faisait aussi un pied de nez à l’exposition en place au MAC, expo sur la relève mais qui ne faisait aucune place à l’intervention. Nous avons donc trafiqué leur affiche intitulée « de fougue et de passion » pour la nommer « de peine et de misère ». Ayant depuis un mois mis en place des boîtes dans le musée afin de ramasser des vêtements chauds, ils étaient d’une certaine manière impliqués dans notre intervention malgré eux…
Notre terrorisme était né, puis nous n’avons pu nous arrêter ! Bien que l’illégalité ne soit pas une ligne de conduite car l’envergure de certains projets ne la justifie pas, il est important pour nous de produire des actions percutantes, autant dans leur propos que dans leur formes, et nous ciblons l’inacceptable, soit le terrorisme socialement accepté. Les camps de réfugiés sont en ligne directe avec cette première intervention, élargissant la thématique de l’itinérance aux réfugiés de la planète. Pour ce qui est de toutes les autres interventions, elles sont bien documentées sur notre site Internet ATSA, avec photos et films à l’appui.
Fonder l’ATSA répondait donc à un besoin de prendre position sur les grandes problématiques et contradictions de l’heure par la force des images à même le paysage urbain.
Pensez-vous que l'art puisse changer, faire évoluer les consciences ?
Absolument. ATSA travaille sur plusieurs terrains : la rue, l’espace médiatique et l’imaginaire réaliste. L’aspect sensationnel de nos interventions répond en partie à la nécessité de prendre ce dernier. Pourquoi ? Pour aller rejoindre ceux et celles qui ne pourront voir l’installation en personne mais qui en entendront donc parler et recevront tout de même le message lié à l’intervention et notre énergie par le biais des entrevus. Nous infiltrons en quelque sorte les médias en essayant de faire parler de nos interventions par le plus large spectre de médiums possible, donc pas seulement les rubriques s’intéressant aux arts, mais les espaces sociaux-économiques, l’actualité, les éditoriaux, les faits divers allant du journal à potins à la revue d’art.
Notre mandat est d’être d’une accessibilité sans borne sans pour autant réduire la force de l’intervention. On rejoint de cette manière beaucoup de gens et l’on espère décloisonner la mobilisation. Dans la rue, nos installations dérangent, bouleversent car nous jouons toujours dans un univers de faux semblant qui, une fois l’aspect ludique dépassé, nous met face à une réalité qui ne peut accepter la passivité. C’est là que nous intervenons à un niveau que nous pourrions appeler de l’éducation populaire en donnant à nos passants/spectateurs des actions simples à intégrer dans leur vie et qui, si elles forment une masse critique suffisante, vont faire bouger les choses. Mais, ne l’oublions pas, nous ne sommes pas seuls, et beaucoup d’organismes travaillent aussi à faire bouger les choses. C’est la multiplication des gestes qui créeront un raz de marée.

Etre engagé artistiquement pour des causes signifie aussi qu'on le soit dans la vie quotidienne... non ? Poursuivez-vous votre engagement social après les performances ? Par exemple, pour "Etats d'urgence", vous alarmez le public - et les institutions - sur le problème des sans-abri, continuez-vous à vous en préoccuper ensuite ?
Suite à nos interventions, nous continuons rarement notre implication à un niveau public (militantisme, etc.) et ce car nous ne nous investissons pas dans une cause unique mais plutôt comme des révélateurs de problématiques qui tentent d’insuffler des solutions par la prise de conscience et la responsabilisation de l’individu. Par contre, dans notre vie privée, nous tentons d’être cohérents avec ce que nous prônons dans chacune de nos interventions. État d’Urgence demandait aux montréalais de donner du temps et d’ouvrir son âme à la réalité de l’aboutissement à la rue sans juger l’individu qui y est rendu et, en même temps, l’événement posait la réflexion plus large de l’étendu du problème à travers le monde en nous faisant vivre une expérience de camp de réfugié effectif. En le positionnant en plein centre-ville occidentale riche, vous pouviez tout de suite ressentir de manière très concrète la disparité des besoins et des préoccupations de l’humanité. Ainsi, à tous les jours, ATSA se retrouve devant quelqu’un dans la misère et offre l’argent du moment mais surtout un sourire à un autre être humain fragile.
Nous faisons donc, suite à nos interventions, ce que nous demandons à tout un chacun, c’est à dire pas l’impossible mais le décent. Nos interventions nous changent premièrement nous-même. Depuis Parc Industriel, par exemple, nous achetons biologique et, en tant que membre d’Équiterre, nous favorisons la production locale, nous recyclons et compostons, nous n’utilisons jamais de pesticides et consommons selon nos besoins réels. Nous avons beaucoup à apprendre, ce qui veut dire que nous ne sommes pas parfaits et ne nous portons pas en exemple. Nous faisons au mieux de nos capacités et de notre savoir.
Quels sont les thèmes - sujets - qui vous préoccupent ?
Actuellement, nos réflexions se posent assez largement sur les notions de biens communs versus des propriétés privés, du développement durable et respectueux des droits humains et environnementaux versus l’exploitation outrageuse des ressources planétaires menant à la destruction injustifiable du patrimoine culturel et environnemental. Nous avons une position franche quand à notre responsabilité de consommateurs comme moteur de changement. Le citoyen occidental est celui qui consomme le plus et dicte donc la production mondiale. S’il est bien informé de ce qu’il encourage comme production au travers de sa consommation et responsable dans ses choix, il a le pouvoir de changer le monde. Nous croyons aussi que les gouvernements doivent appuyer cette ligne de conduite avant d’adopter des politiques de super performance économique à court terme et à tout prix qui finissent par dégrader l’équilibre social et environnemental et créer des problèmes déjà pratiquement insurmontables tels la pauvreté et la dégradation de l’environnement.
Ne craignez-vous pas que vos actions soient juste spectaculaires ? Ces événements ont-ils un impact sur les visiteurs ?
Cela prend toutes sortes d’avenues pour changer le monde, et il ne changera pas si ceux qui le désirent passent toutes leurs énergies à condamner l’avenue du voisin. ATSA a besoin du simple plaisir de créer, de rassembler des gens autour d’un événement, d’installer de la magie, de l’émotion et choisit de le faire avec un engagement. Si l’œuvre est réussie, si elle est assez forte, elle bouleversera et motivera des individus à prendre en main leur citoyenneté et c’est là toute sa finalité : laisser l’œuvre faire son œuvre.
À la manière des actions terroristes, elles sont effectuées pour alerter de l’urgence continuelle des problèmes à régler. Il est certain que nos actions sont ponctuelles mais elles renouvellent le discours en jetant une lumière qui « déblase » la facture de l’information… elles ne sont donc pas juste spectaculaires !
Il y a souvent une part ludique dans vos installations, pensez-vous que les spectateurs soient moins indifférents aux causes quand ils peuvent aussi prendre plaisir ? Est-ce un moyen pour les attirer et les faire réfléchir ?
Si l’installation n’est pas accueillante, personne n’y restera et la rencontre n’aura pas lieu.
L’ampleur qu’ont pris les problèmes dans le monde rendent les gens impuissants et tranquillement ils s’enlisent dans une indifférence, se laissant happer par la vie quotidienne de plus en plus exigeante. Si nos interventions les abordaient sur le même ton, nous ne susciterions pas de lumière au bout du tunnel, de désir de rendre l’engagement assez alléchant pour qu’ils se l’approprient et passent le flambeau à leur tour.
Quels sont les projets de l'ATSA ?
Le prochain projet d’ATSA visera l’industrie pétrolière et automobile. Il s’appellera ATTENTAT no.1.
Plus que jamais notre nom a pris son sens car le terrorisme prend bien des visages et malheureusement un de ces visages est endossé par des politiciens qui devraient comprendre les dommages collatéraux de leurs décisions.
Étendre nos actions à l’extérieur de la communauté montréalaise est un de nos buts à moyen terme car, de toute façon, notre propos est universel et s’appuie sur une réflexion qui va au delà des frontières et qui prône un respect de la vie.

ATSA sera le mardi 9 et le mercredi 10 mars 2004, à midi, sur le parvis de la Bourse (Paris) pour une intervention sur l'échange des devises. À voir également au Glaz'Art.
|
|