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Les rêves sombres de l'homme de sable version Neil Gaiman
Neil Gaiman a fait le choix de personnaliser le rêve avec Sandman, « l’homme de sable » (et non « le marchand », la langue anglaise ne mettant pas ici l’emphase sur le mercantilisme des rêves), personnage symbolisant le rêve éternel, également nommé Dream the Endless. Il est le frère de Death, pulpeuse jeune femme personnalisant la mort. Ce personnage, sorte de Morphée sans n’être jamais appelé ainsi, est inséré comme personnage actif des mythes et classiques de la littérature anglaise que Neil Gaiman reprend dans nombre de ses BD. Pour en citer quelques uns : Worlds’ End est directement inspiré des Canterbury Tales de Geoffrey Chaucer (auteur britannique du XIVe siècle), le titre même de Season of Mist est un tronçon d’un poème de John Keats (poète anglais romantique des XVIIIe et XIXe siècles), intitulé To Autumn , qui s’ouvre comme suit : « Season of mist and mellow fruitfullness ».

Si d’autres tomes reprennent le célébrissime Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, le tout premier tome de la longue série The Sandman est une réécriture de la chanson d’Orphée. Je rappelle dans les grandes lignes, pour ceux qui n’auraient que peu de souvenirs de la classe de lettres, qu’Orphée est ce poète musicien qui descendit jusqu’aux Enfers afin d’y récupérer sa jeune épouse Eurydice, décédée le jours de leurs noces. Le marché fut conclu avec Hadès, dieu des Enfers, à la seule condition qu’Orphée quitte ce monde du dessous sans ne jamais regarder derrière lui, Eurydice devant le suivre jusqu’à la sortie. La curiosité étant plus qu’humaine, le bel Orphée se retourna et perdit à jamais sa dulcinée. Il s’isola sur un mont pour y composer des complaintes et fut finalement dévorée par des harpies. Je conseille vivement la version époustouflante, interprétée par Jean Marais et Maria Casarès, de Jean Cocteau en 1949. Dans la version de Gaiman, illustrée par Bryan Talbot et Mark Buckingham, The Sandman est le père d’Orphée, établissant ainsi encore une fois le lien entre rêves et création artistique.
Dans les BD de Neil Gaiman, le rêve a une fonction pratique bien précise, il permet la rencontre entre des personnages qui n’auraient jamais pu se rencontrer. Ainsi, perdus dans une tempête de réalité, les personnages peuplant Worlds’ End se retrouvent à l’auberge de la fin des mondes (the Inn of Worlds’ End) afin d’y raconter une histoire le temps que la tempête se calme. La fin du recueil laisse penser que cette rencontre n’a eu lieu que dans le rêve de Brant Tucker, le protagoniste.
Au sein même des récits des uns et des autres, le rêve est omniprésent. Ainsi, dans la première histoire racontée, et intitulée « A Tale of Two Cities » en référence au roman de Dickens, le personnage se perd dans le rêve de sa ville, une réplique déformée de la ville réelle qu’il connaît. Le dessin se présente en bandes horizontales de la largeur de la page, en complète rupture avec les dessins précédents. Les contours sont épais, les formes assez géographiques, en parfaite adéquation avec l’aliénation ressentie par le personnage à la vie mécanique dans cette ville machinale en plein sommeil…
Dans la seconde histoire du recueil, illustrée cette fois par John Watkiss, le rêve de Cluracan permet à ce dernier de rentrer en contact avec sa sœur venue ainsi à son secours. Outre le fait que chaque histoire se distingue visuellement de la trame narrative de départ (à savoir la rencontre de tous les personnages dans l’auberge de la fin des mondes), le rêve de Cluracan, protagoniste de cette seconde histoire, se distingue de la « réalité » dans laquelle celui-ci se trouve dans son récit par un univers visuel coloré et féerique.
Tout n’est pas rose dans The Sandman, loin de là, l’esthétique sombre peut parfois dérouter, voire effrayer, comme les rêves… Neil Gaiman met cependant en avant l’inéluctabilité du destin des personnages, encastrés dans un mythe ou une histoire dont ils ne peuvent s’échapper (Orphée échoue de nouveau à chaque fois que sa descente aux Enfers en quête d’Eurydice est relatée). Du fait qu’ils se retrouvent fixés sur un support, les rêves que nous regardons ou lisons sont condamnés à se répéter à chaque fois, à chaque lecture, contrairement aux rêves qui peuplent nos nuits et qui souvent s’échappent au réveil.
Emmanuelle Guedj
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