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Vincent Citot rêve avec Bulbe

Qui êtes-vous Vincent Citot ?
Un photographe ? Dois-je le constater, le revendiquer ou l’espérer, je ne sais… En tout cas, la photographie est pour moi essentielle ; elle est la façon dont je me rapporte au monde, et elle constitue l’une des mes activités principales. Pour le reste, je fais de la philosophie, et j’ai l’honneur et le plaisir d’enseigner cette discipline en lycée. Il doit bien avoir un rapport entre ces deux activités, puisque je m’exerce à l’une et à l’autre avec la même passion. Mes photos ne sont sans doute pas « philosophiques » (qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir dire ?), mais elles interrogent l’existence humaine et ont parfois un goût « métaphysique ». Pour le reste, « qui suis-je ? », je n’en sais rien et je ne me suis jamais posé cette question : je suis ce que je fais, et ce que je fais, c’est surtout de la photographie et de la philosophie. Ah oui, je voyage aussi, et cela est essentiel pour mon travail photographique.
Le lien entre la peinture et la photographie est ténu chez vous. Quelles sont vos principales inspirations ?
Oui, j’oubliais de vous parler de la peinture. Le plus souvent, mes photos sont retravaillées de telle sorte qu’elles sont presque autant du dessin que de la photographie à proprement parler. Je ne peins pas mes photos, mais j’agis sur les formes de ce qui y est représenté, et je passe une grande partie de mon temps à déformer le réel. La façon dont je retouche mes photos me donne l’impression de faire un travail de peintre. Ce qui m’intéresse en effet, ce n’est pas de rendre compte du monde tel qu’il est objectivement, mais tel qu’il m’apparaît et tel que je le ressens. Je cherche plus l’expression que le témoignage. Du coup, certaines photos ont quelque chose de l’expressionnisme pictural. De Munch, par exemple. Mais le plus souvent, c’est le courant surréaliste qui influence mon travail : Paul Delvaux, Dorothea Tanning, Salvador Dali, René Magritte. Je suis aussi très marqué par le réaliste américain Edward Hopper, qui a quelque chose de sur-réaliste à sa manière. Mais celui dont la recherche esthétique me fascine le plus, ce n’est pas un peintre, mais un cinéaste : David Lynch.
Pourquoi retouchez-vous vos photos ? Quelle importance revêt pour vous l’aspect technique de la retouche photographique et de la photo numérique ?
Je mets toujours la technique au service de l’esthétique : l’aspect technique ne m’intéresse pas pour lui-même (mais ce n’est guère original, ça…!). Paradoxalement, plus je travaille en numérique, et plus mon activité se rapproche de celle d’un peintre, comme je l’expliquais tout à l’heure. La technique est donc, sous cet aspect, essentielle. Elle me permet, comme vous dites, de reconstruire le réel. Ma photographie prend alors des aspects fantastiques, surréalistes ou symboliques. Mais je ne recherche pas l’irréel pour lui-même, au sens où Magritte disait qu’il aimait déjouer les habitudes de la perception courante par des jeux picturaux qui n’avaient par nécessairement de signification précise, pas d’interprétation ou de message à décrypter. Ce qui m’intéresse, c’est au contraire de donner à mes déformations du réel une signification et une symbolique, et de ne jamais les considérer comme un pur jeu plastique qui vaudrait pour lui-même. Il n’y a pas Une interprétation à découvrir, il y en a autant que l’on veut et autant que des individus différents pourront néanmoins s’y reconnaître.
S’agit-il d’un travail de reconstruction du réel ?
Ce qui est pour moi le plus important, c’est que la déformation du réel vise toujours encore d’une certaine façon le réel. Non pas le réel de la perception rétinienne, ni celui qui fait l’objet d’un constat froid, « objectif » et désengagé. Mais le réel affectif, le réel de l’individu qui est ainsi projeté au dehors de lui-même. Le personnage qui compose mes photos vit dans un monde dans lequel il apparaît comme étant toujours étranger, et qui pourtant est le sien, ce qu’il a de plus intime et de plus propre. Ce monde intérieur extériorisé a quelque chose de cette « inquiétante étrangeté » dont parle Freud ; il est « étrangement familier ».
L’imaginaire et le rêve semblent constituer un part importante de votre travail ; vos photos sont-elles rêvées ? Travaillez-vous sur vos propres rêves ?
En effet, il y a souvent une atmosphère onirique dans mon travail, et cela est dû en grande partie aux diverses déformations du réel et autres associations d’éléments inattendus. Je rêve personnellement beaucoup, et j’en retire un grand plaisir. Ces rêves sont souvent pleins de poésie, et j’ai l’impression d’assister à la mise en scène d’un conte fantastique. Sauf que ce dont je rêve, j’en suis surtout l’auteur (nous ne sommes jamais les spectateurs de nos rêves), et cette ambiance fantastique a toujours aussi le goût du réel. C’est un peu ce qui se passe dans mes photos : le fantastique ou l’onirique ont quelque chose de réel (puisqu’ils illustrent la réalité affective du personnage), et ce qui se donne pour un spectacle n’est souvent rien d’autre que la projection d’un monde intérieur et d’une activité subjective.
En outre, le rêve est l’un des accès possibles à cette intimité affective qui nous constitue et dont nous n’avons pas une pleine conscience réflexive. C’est par le rêve que se manifeste ce qui nous habite, ce côté caché de nous-même, qui peut être un côté sombre et angoissant, ou bien quelque chose de plus léger, comme un rêve de liberté.
Vos photos semblent parler au moins autant du cauchemar que du rêve à proprement parler…
Oui. En fait, je travaille sur cette dualité du rêve (au sens où l’on souhaite à quelqu’un de « faire de beaux rêves ») et du cauchemar. Cette dualité est aussi pour moi celle de l’angoisse et de l’extase, de la pesanteur et de la liberté. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer qu’il s’agit là de l’endroit et de l’envers d’une même médaille. La légèreté m’apparaît souvent comme le contraste du “glauque”, et réciproquement : les endroits glauques sont des lieux d’errance où la liberté est partout manifeste et partout à l’œuvre. Le sentiment de liberté, que je recherche et que j’exprime partout et tout le temps, est abordé aussi par son revers : par la pesanteur et l’angoisse, le traumatisme et l’effroi. Inversement, toute pesanteur fait apparaître la liberté sur laquelle elle s’exerce. Mon travail consiste à exprimer l’unité de cette dualité.
Les nuages, bien sûr, représentent cette légèreté et ce mystère bienveillant qui nous appelle. Il y a toujours du mystère dans ma photographie: des portes, des fenêtres, des miroirs, et on ne sait jamais bien ce qu’il y a derrière. Mais en réalité, les nuages nous appellent à nous-mêmes et les portes ne s’ouvrent que sur nous-mêmes également. C’est du mystère de soi qu’il est question. On rêve d’un ailleurs, et l’on est renvoyé à soi-même. Le rêve est comme une promesse qui n’est pas tenue, puisqu’il n’ouvre que des portes déjà ouvertes, et qui nous renvoient à nous-mêmes. Il y a aussi de la déception et de la nausée dans ce retour perpétuel à soi, et c’est que beaucoup de photos expriment à leur manière.
Quels sont vos projets ?
Je cherche un éditeur ! J’aimerais publier un ouvrage, que j’intitulerais La face cachée, et qui mettrait en scène tous ces thèmes dont nous venons de parler, à travers un vaste parcours photographique. J’envisagerais alors de faire à nouveau des expositions, sur des thèmes plus ciblés qui seront autant d’approfondissements de ce travail de fond.
En savoir plus : Vincent Citot.
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