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IMAL ou le continuum formation, production et exposition
Rencontre avec Yves Bernard, fondateur d'iMAL, structure bruxelloise de soutien aux arts interactifs. En novembre 2003, cette dernière a présenté l'exposition F2F à Bruxelles.
- Quelles ont été les origines d'iMAL ?
L'origine, c'est d'abord Magic Media, un des premiers studios multimédia né en 1993, 1994. C'était le début de l'édition électronique. On a fait pas mal de CD-ROM. C'est un peu comme ça que tout a démarré, même en France. Des gens comme Antoine Schmitt, ou Olivier Koechlin qui était chez Hyptique, ont commencé par le CD-ROM.
De manière assez naturelle, j'avais des copains artistes qui me demandaient s’ils ne pouvaient pas venir faire des trucs avec des ordinateurs. Beaucoup de monde est passé, et en 1999 on a monté iMAL - interactive Media Art Laboratory - avec des artistes, des designers.
- Comment y a-t-il eu la transition entre les gens de passage, le désir de faire quelque chose et la structure en elle-même ?
C'est qu'il y avait le besoin d'un soutien pratique à la création multimédia, c'est-à-dire le besoin à la fois d'un atelier de production, d'organiser des formations, et de montrer des choses. Cela n'avait plus rien à voir avec le cadre d'une société commerciale, on changeait complètement de registre. Et ça m'intéressait plus de soutenir cette production numérique.
On a démarré sur Bruxelles 2000 et Helsinki 2000. On a à l'occasion monté CONTinENT, une exposition montrée simultanément à Helsinki et à Bruxelles, pour laquelle on a accueilli en résidence des étudiants pour qu'ils montent leurs projets. Cela a permis de prototyper l'idée d'un atelier.
> Une structure à triple vocation
- Dans les structures et les institutions existantes, beaucoup cherchent à avoir des projets déjà prêts à montrer, certains cherchent à aider les artistes à se former, et quelques-uns cherchent à se donner les moyens de produire des œuvres. Les structures comme iMAL qui ont l'ambition d'introduire une économie — pas obligatoirement au sens marchand bien sûr — de l'œuvre interactive restent assez rare.
Je crois que de la production à l'exposition, tu ne peux pas dissocier les deux. Si tu veux montrer des œuvres, il faut trouver des œuvres, si tu veux trouver des œuvres, il faut que les artistes sachent comment elles marchent.
Le but d'iMAL n'est pas seulement de montrer des œuvres au public, c'est aussi d'inciter et d’aider les artistes à faire des choses. Il y a vraiment le continuum formation, production et exposition.
- Par rapport à cette économie, j'ai remarqué que l'exposition F2F était à la fois payante et gratuite, selon les jours, selon les heures. Si je le rappelle, c'est que les œuvres sont chères à produire, même à tester. Alors entrée payante ou gratuite, quels ont été les choix à faire ?
On a eu pour moitié un financement de la ville de Bruxelles et un financement du côté finlandais [les artistes présentés sont Finlandais]. Bien sûr, on n'a pas eu tout le financement que l'on voulait...
On savait qu'on allait avoir un trou. Il fallait absolument qu'on essaye de récupérer un peu d'argent, avec un ticket d'entrée pas trop cher. Le lieu était un lieu public [la gigantesque cantine de la Cité Administrative d'État], et on ne voulait pas interférer, trier les gens qui venaient au restaurant. On voulait ce mélange des publics, donc quand le restaurant était ouvert, c'était gratuit.
Enfin, si nous voulions ouvrir en dehors des horaires du restaurant, assez restreints, il fallait que nous payions des gardiens. Pour payer des gardiens, il fallait trouver des ressources.
Au final, les trois-quarts du public ont profité de la gratuité, mais cela nous a permis de faire un trou moins grand que prévu.
> Remonter F2F
- Comment s'est passé le remontage de F2F ? Par exemple, il y a eu l'ajout de deux œuvres, venant se substituer à des œuvres plus anciennes ?
C'est une exposition qui a tourné en Amérique du Nord pendant un an et demi. J'avais invité la plupart des artistes en 2000, je savais donc un peu ce qu'il y avait dedans. Puis je l'ai vue à New York. L'exposition avait fini son tour, elle devait être rapatriée en Europe, donc je me suis dit que cela serait bien de la faire passer par Bruxelles, en l'adaptant.
Des artistes avaient déjà montré leurs œuvres lors de CONTinENT, donc nous n'allions pas les remontrer. Par exemple, j'ai commandé à Tuomo Tammenpää une nouvelle œuvre, BrandBody [où l'on construit son identité consumériste comme un bodybuilder construit son corps].
C'est une pièce exemplaire du continuum production-exposition. Tuomo l'a réalisée entièrement lui-même, en utilisant Max/MSP & Jitter. En fait, il était venu suivre le workshop Max/MSP & Jitter donné par Telco Sytem. Il avait déjà l'idée, il avait commencé sa pièce, et en venant ici il a pu la finaliser pour qu'elle soit exposable. Et on lui a donné un budget, pas très gros, pour pouvoir faire l'œuvre.
- Techniquement, est-ce à iMAL qu'il a pu apprendre à maîtriser les capteurs utilisés dans BrandBody ?
Non, non, c'est une pièce qui est typiquement faite dans le pragmatisme finlandais. J'ai découvert cela en allant en Finlande, dans les écoles. Par exemple, au Media Lab de l'University of Media Art and Design, les étudiants apprennent à bricoler, à démonter, à récupérer les capteurs qui sont déjà dans des tas de bazar « consumer », pour créer avec. Ce que tu as vu dans F2F, c'est du bricolage à ce niveau là.
- L'artiste a donc récupéré des roulements de souris pour capter le mouvement d'aller-retour ?
C'est beaucoup plus simple que cela : il a utilisé une souris optique, fixe, et la lanière [de l'appareil d'exercice] défile devant la souris, mesurant parfaitement le mouvement du « culturiste » [le spectateur].
- Une seconde œuvre est venue remplacer une œuvre précédente d'une des artistes : White Square ?
Hanna Haaslahti n'avait pas envie de remontrer l'œuvre qui était dans F2F. Elle avait envie, et moi aussi, de montrer cette pièce qui avait été produite chez iMAL en 2002. Elle était venue en résidence à Bruxelles pendant un mois, on avait travaillé ensemble. White Square avait été montré à Bruges 2002, au Kiasma [musée d'art contemporain] en Finlande, et jamais à Bruxelles. En accord avec le curator originel de F2F, on a décidé de l'inclure.
Et puis on a enlevé un certain nombre de pièces originales de l'exposition. Une pièce qui ne marchait pas vraiment, une pièce qu'il n'était plus possible de montrer parce qu'elle était basée sur un serveur internet 3D fait par une société commerciale qui a disparu dans la crise des dotCom, et une pièce qui était un CD-ROM, donc un support que je considère comme n'étant plus intéressant à exposer.
> Le public s'élargit
- Qu'est-ce que vous avez pu voir de la réaction du public, en particulier par rapport aux expériences précédentes ?
Il y a trois ans, lors de CONTinENT, cela en restait au stade du public spécialisé, alors qu'avec F2F on a touché un public beaucoup plus large. On a eu 2000 visiteurs, avec un budget de communication de zéro, pas d'assistante de presse. Mais on a eu pas mal d'écho médiatique, dans la presse généraliste. On est sortis de la sphère spécialisée et on arrive dans la presse généraliste. On a eu beaucoup d'articles qui ont fort aidé, comme l'article dans Libération, qui a incité les journaux belges à en parler, plusieurs reportages télévisés.
Beaucoup d'étudiants sont venus, bien sûr, mais aussi des curieux, presque des familles.
- Et il y a eu les petits flyers qui ont été mis un peu partout dans les musées, pour attirer un public peut-être déjà averti...
On distribué 8 000 flyers, ce qui est finalement assez peu, mais la firme qui les a distribués a très bien ciblé. Et le résultat, c’est qu’il y a eu beaucoup de visiteurs, des Français, des Anglais, des Allemands, qui allaient dans d'autres lieux d'expositions, qui trouvaient le flyer et qui venaient.
- Comment ce lieu a-t-il été perçu ?
Il y a eu deux types de réactions face au lieu. C'est un lieu assez impressionnant, et une minorité y a été allergique. Mais la plupart l’ont trouvé fascinant.
On a eu quelques critiques venant du milieu de l'art contemporain, disant que tout cela était superficiel, gadget, qu'il n'y avait rien. Et un de ces critiques a été allergique au lieu, la moitié de son article démolit le lieu.
- C'est amusant, parce que j'avais évoqué la brutalité du lieu dans le petit article que j'avais écrit à l'époque. Le vent sur la dalle, les couloirs que j'ai pu emprunter en passant par la mauvaise entrée, réservée au personnel, je ne voyais pas cela comme quelque chose de négatif, mais comme une expérience.
Oui, voilà, c'est une expérience. Mais ce critique disait qu'il ne comprenait pas comment on pouvait faire une exposition dans un lieu aussi désagréable.
Il y aussi une certaine critique de l'art contemporain qui va au pas de charge dans ce genre d'exposition. Ils restent trente secondes. Et c'est sûr que si tu passes devant les œuvres et que tu y restes trente secondes, il ne se passe rien. Il faut que tu t'y impliques un minimum, et il faut peut-être que tu y restes plus que trente secondes. C'est une démarche qui, probablement, n'est pas encore ancrée chez pas mal de critiques actuels.
- Moi, j'émettrais aussi l'hypothèse qu'il y a des gens qui n'ont pas grandi, intellectuellement, avec le plaisir d'interagir avec la machine, n'ont pas ce mouvement vers l'œuvre, ce désir de lui tirer quelque chose du ventre.
Voilà, ils ont l'habitude de voir une peinture, par exemple, sa perception est immédiate, elle est donnée, et ici le contenu, donc éventuellement le sens artistique, il faut que tu ailles le chercher. Par contre, la réaction du grand public est tout à fait différente. En tous les cas, la réaction d'un certain public, un public complètement habitué à l'usage des machines. Et à interagir avec des choses, il y trouve un plaisir et une curiosité. Ce public réagit en demandant plus d'œuvres, plus d'artistes. C'est vrai que six installations... J'en aurais bien montré dix, mais je n'ai pas les moyens aujourd'hui.
- Pour continuer sur le lieu, pourquoi la Cité Administrative?
On est arrivé à ce lieu un peu par nécessité et par hasard.
Cette exposition, en novembre 2002, je la vois à New York. On se réunit et on décide à iMAL que cela vaut la peine de la montrer. À ce moment-là, j'en avais déjà parlé à différentes institutions. La ville de Bruxelles était partante. Mais finalement, il a fallu mettre tout ensemble, tous les budgets, et il a fallu trouver un lieu.
Pour débloquer un espace dans une grande institution, par exemple au Palais des beaux-arts, il faut s'y prendre au moins un an à l'avance. Je savais ce que j'allais montrer, il me fallait une hauteur sous-plafond suffisante, un espace avec des volumes suffisants, pas mal de contraintes, et c'était trop tard pour tous les lieux officiels.
On a réfléchi avec Frédérique Versaen de la ville de Bruxelles, responsable au service culture, en cherchant où nous pouvions trouver ça. Et finalement elle a proposé la Cité Administrative d'État.
Parce que la Cité Administrative est aujourd'hui plongée au cœur d’un questionnement urbain, ça m'intéressait de faire ça là, ça m'intéressait aussi par rapport au lieu lui-même, et ça m'intéressait de sortir des cadres habituels art contemporain ou art spécialisé. Cela pouvait permettre de mélanger des tas de publics.
C'était très risqué, quand même : faire venir des gens dans ce lieu qui n'est pas connoté lieu d'exposition, s'adapter au niveau de l'aménagement...
- Comme la séparation en deux de l'espace d'exposition, à chaque extrémité de la salle du restaurant…
Oui, voilà, et les problèmes de lumière. Il y avait ces grands voiles noirs au dessus pour empêcher la lumière de rentrer [la façade du restaurant est une immense baie vitrée]. Il y avait des problèmes logistiques, ce n'est pas un musée, prêt à recevoir des œuvres.
Trouver les solutions pour tout ça a demandé pas mal de temps, pas mal d'énergie et pas mal de budget aussi. Mais finalement ça a fonctionné, parce qu'il y a eu beaucoup de gens qui sont venus et qui ont redécouvert ce lieu.
> Une œuvre pour amorcer le public
- Toutes les œuvres ont pu trouver leur place dans l'espace du restaurant, y compris Aquarium, la présentation d'un DVD interactif sur une télévision entourée d'un canapé, d'un tapis, d'une lampe de salon…
Oui, on voulait à l'entrée un rappel d'un intérieur finlandais, un peu désuet, et aussi un rappel d'une interactivité que les gens connaissent mieux, celle du DVD, de la télécommande de la télévision. Toutes les œuvres qui étaient proposées étaient des œuvres qui renvoyaient plus à des interactions avec le corps, et là, ça rappelait l'interaction que les gens connaissaient.
On a un peu hésité a choisir cette pièce, parce que c'est vrai que ce n'est pas une installation interactive. Étonnamment, ça a accroché pas mal de monde. Comme quoi, cette interactivité-là que les gens connaissent bien, ça les a intéressés.
- Elle a happé les visiteurs?
Oui, ils restaient là, ils regardaient ce DVD comme on regarde une vidéo. Même au niveau des critiques, c'est une des œuvres dont on a le plus parlé. Parce qu'ils retrouvent un média dont ils ont l'habitude.
- En quelque sorte le rôle d’un hameçon... Car, pour ma part, j'avoue que cette œuvre m'a moins enthousiasmé que des œuvres plus physiques. Je l'aurais vue chez moi...
... tu aurais préféré.
- Oui.
C'est vrai, j'ai un peu le même avis que toi, ce n'est pas une œuvre que j'irais voir dans une exposition. Mais c'est tellement l'interactivité habituelle des gens, le menu, etc.
Et beaucoup de gens de la vidéo et du film ont été intéressés de voir ce qu'on peut faire comme semi-interactivité avec du film.
- C'est une sorte de concession au grand public, mais...
… pour essayer de l'amorcer vers autre chose, en lui disant que l'interactivité peut aller beaucoup plus loin. On peut se débarrasser des interfaces classiques et vous impliquer à un autre niveau, physiquement.
> iMAL demain
- Quels sont les projets d'iMAL ?
On a fait cinq workshops, et on va continuer. Ce qui se passe, c'est que sur les workshops il y a un noyau de fidèles qui viennent, entre autres des personnes assez jeunes. Et il y a des gens ici qui voudraient faire des pièces. L'idée est donc d'essayer de faire une exposition où on commanderait des pièces à un certain nombre d'artistes d'ici. C'est sur ça que l'on travaille pour 2005.
- Donc la prochaine exposition sera entièrement iMAL, avec uniquement des pièces qui ont germé au sein d'IMAL ?
Plus particulièrement des oeuvres produites par des artistes résidant en Belgique, avec ou sans iMAL. Mais en même temps j'aimerais bien faire venir des œuvres existantes d'artistes internationalement reconnus.
Là, cela devient plus le problème des moyens financiers. Et il faut essayer de trouver des accords avec des institutions existantes pour leur proposer une programmation autour de tel artiste, ou telle œuvre interactive.
-- Bruxelles, le 3 février 2004 --
Propos recueillis par Julien Dorra
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