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Flou
Dossier réalisé par Sandrine Derym

 


Flous et décadrages par Donja Pitsch
« All day every day » par David Amstrong, une balade lunaire

 

Les errances d’Olivia Gay


Olivia Gay, jeune photographe de 29 ans, aime parcourir le monde et se mêler à différentes « tribus » : les travestis, les prostituées... Elle aime suivre, photographier et comprendre. Ses photos sont à son image : belles, troublantes et vraies. Ses ambiances nocturnes font que ses clichés ont souvent un effet de bougé, de vitesse, de « pris sur le vif ». Olivia Gay s'explique sur son style et sa démarche.


Pouvez-vous me décrire votre parcours ?
De 1993 à 1995, j'ai suivi deux années d'histoire de l'art à l'Université de Bordeaux pour me préparer au concours d'entrée à l'ENP d'Arles, où j'ai été recalée au second tour... En 1995, j'avais 22 ans, je suis partie aux Etats-Unis pour suivre les cours de la New England School of Photography, une petite école située dans le centre de Boston. C'est à cette même période que j'ai découvert Cuba et les Jineteras (jeunes prostituées de La Havane) et réalisé mes premières images. J'étais attirée par le « documentaire social » et influencée par des photographes comme Dorothea Lange, ou Alex Webb. J'ai ensuite fait un bref passage à New York où j'ai travaillé comme iconographe dans des agences photo, avant de revenir en France, à Paris, où j'ai commencé à travailler comme photographe indépendante pour la presse (Libération fut mon premier client) en 1998.

Comment définiriez vous votre style photographique ?
Je crois que j'oscille entre 2 « écritures » qui font peut-être la mienne… Ou peut-être que la deuxième est l'évolution de la première, il est trop pour moi de le savoir. La première écriture est assez simple, directe, et l'image plus « nette ». Elle se retrouve dans mes photographies des Prostituées, et surtout celles de Cuba. La deuxième est plus « bougée », plus picturale. Les images sont plus séductrices et souvent chaudement colorées (comme les Belles de Bar, ces jeunes femmes improvisées serveuses). Ce que je cherche, dans tous les cas, c'est de me fondre dans le décor où je me trouve, en silence, pour mieux m'imprégner de cet univers. Pour les Prostituées, le plus intéressant pour moi est ce qui se passe plus tard, après la rencontre quand, bizarrement, je disparais avec elles... Ce qui attire mon attention, ce sont des gestes simples, un regard, une attitude émouvante. Ce que je veux montrer c'est d'abord ce que j'imagine être seule à voir.




ESLINDA, Jinetera, La Havane 1998. no2: ASIA, extrait de la série "Belles de Bar"(images réalisées à Paris entre 1999 et 2002)







Quel est votre but lorsque vous faites des effets de « bougés » ou « filet » dans vos images ? Que voulez vous émettre comme sensation envers le spectateur ?
Au moment où je fais une image, je ne pense pas à ce qu'elle sera sur la planche contact. Je suis concentrée par ce(ux) que j'observe. Je cherche quelque chose, j'essaye, je promène mon regard. Parfois le résultat est là :







COPACABANA, Brésil 2002








J'ai réalisé mes premières images des prostituées avec la (naïve ?) intention de déstabiliser le regard du spectateur, de lui imposer une vision, parfois brutale, en même temps que je me l'imposais à moi-même par le viseur. Je voulais que cela devienne évident pour eux de voir, et qu'ils puissent lâcher un « ah » d'étonnement ou d'émotion en pensant « comment j'ai pu ne jamais voir cela ?» Pourtant, ces images ne sont pas « trash », elles n'enlèvent pas aux femmes leur dignité. Finalement, elles sont mêmes assez calmes. Et parfois une image bougée se justifie bien dans le contexte, c'est le cas de « Femme à l'entrée », Brésil, 2002, ou de « Tassia et son client régulier », Brésil, 2002. L'effet « bougé » apporte alors à l'image une certaine délicatesse.

Est-ce l'aspect fantomatique, l'impression de vitesse ou le déroulement du temps en une image qui vous motive à faire des photos « floues » ?
Je travaille toujours en 24x36, lumière ambiante, jamais de flash ou très rarement, et avec la même sensibilité de film. Comme je suis plus attirée par des scènes « intimes » et intérieures, mes images prennent la dominante et sont souvent de couleur chaude. Je n'aime pas re-balancer les couleurs, en tout cas pas au moment où je photographie. Je suis plus occupée par ce que je regarde. Une image comme celle de « Copacabana » aurait eu peu d'intérêt si elle avait été nette... Un autre détail : les images bougées sont souvent des « accidents », pour cette raison on ne peut jamais les refaire... Et ne dit-on pas qu'une bonne image est une image qu'on ne pourra pas refaire ? Mais il n'y a parfois aucune raison de « bouger » une image. C'est le cas de ce portrait de Mabel et ses enfants (cf image ci-contre). Cette femme se prostituait enceinte de 6 mois. Sur cette image, elle apparaît avec ses 5 enfants, la sixième est coupée du cadre. Là, vraiment, aucune raison de faire du flou.

Quels artistes vous inspirent ?
On est toujours influencé par son époque, qu'on le veuille ou non... Mais je crois que je puise mon inspiration davantage dans la peinture et la littérature que dans la photographie. La peinture du XIXe (Constable, Turner, Blake, Whistler), la peinture italienne et religieuse, les représentations de « Vierge à l'enfant » me fascinent, l'art américain de Pollock, De Kooning, Hooper, les photographies de Dorothea Lange, Lewis Hine, Evans. Aujourd'hui, Miguel Rio Branco, Marta Rosler. En littérature, des auteurs contemporains, féminins, comme Leslie Kaplan (Les amants de Marie) ou Véronique Olmi (Bord de mer, Numéro six).
Mais l'artiste qui m'influence le plus est peut-être celui avec lequel je partage la vie et la vue : Eric Larrayadieu. Nous nous sommes rencontrés grâce à une image - nette cette fois - qui figure dans son premier livre « Jours Incertains », une femme riant aux éclats alors que son mari débouche une bouteille de vin. J'ai adoré cette image qui était présentée dans une exposition collective dont les fonds destinés au Secours Catholique. Il y a avait une quarantaine d'images de photographes différents, et une majorité de photos de guerre et autres... J'ai trouvé celle-ci incroyablement belle, et simple.

Vos prochains projets ?
Tant qu'ils sont à l'état de projets, rien ne sert d'en parler. Question de superstition. Disons que, pour l'instant, je travaille encore quelques temps avec des femmes prostituées, en France. Je voudrais leur fabriquer le livre que je leur ai promis avant de découvrir d'autres vies.

 

Flous et décadrages par Donja Pitsch
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